Tout au long de l'année, le groupe de travail initié par Ecofi s'est penché sur la question fondamentale de la gestion des ressources, tant naturelles qu'humaines. Pour clôturer ces réflexions approfondies, Claire Martinetto, présidente du directoire d'Ecofi, et Bertrand Badré, fondateur et associé gérant de Blue Like an Orange Sustainable Capital, ont partagé leurs conclusions issues de ces travaux et les défis persistants que la finance durable doit impérativement relever.
Le dynamisme autour des critères ESG que nous avons observé ces dernières années semble s'estomper, et le second mandat de Donald Trump a renforcé les incertitudes et les déséquilibres à l'échelle planétaire. Selon Claire Martinetto, l'urgence demeure inchangée. La nouvelle présidence américaine redistribue les cartes, mais les enjeux fondamentaux persistent. Elle estime que les acteurs déjà engagés dans la transition écologique maintiendront leurs efforts, même aux États-Unis. Cependant, cette situation met en lumière l'incapacité des États seuls à gérer ces défis. Les décisions politiques ne suffisent plus, d'autant plus qu'une approche mondiale unifiée est complexe à atteindre. Pour elle, l'engagement de l'ensemble de l'écosystème est indispensable, et la finance a un rôle déterminant à jouer.
Bertrand Badré partage cette conviction, soulignant que tant que les fondements des règles de l'économie de marché ne seront pas modifiés, l'action restera marginale. Il déplore la distinction entre une finance durable et une finance non durable, craignant que cela n'incite à se contenter d'une niche verte tout en permettant au reste de l'économie de continuer ses pratiques non durables. Pour lui, l'intégration des approches durables dans les normes comptables, les modes de rémunération, les outils de gouvernance et tous les aspects de la vie financière est essentielle. Sans cela, l'engagement restera volontaire et donc fragile. Il ajoute que la durabilité n'est plus une simple tendance. Face à des records de chaleur annuels, il est impossible d'ignorer la réalité climatique. Cependant, il existe aujourd'hui une superposition de priorités, notamment géopolitiques, qui obligent à repenser la manière d'articuler la priorité du durable. Par exemple, l'économiste Patrice Geoffron a fait remarquer que l'effort militaire supplémentaire demandé aux Européens dépassait largement le coût nécessaire pour faire face au changement climatique. Malgré la compréhension de la nécessité de ces efforts militaires, les enjeux climatiques restent cruciaux. Badré note également que, bien que de nombreux acteurs de terrain continuent leurs efforts en faveur de la durabilité, les États reprennent la main. Cette nouvelle réalité impose de s'adapter et, surtout, de fédérer la majorité silencieuse qui souhaite un dénouement positif.
Concernant le modèle chinois, Claire Martinetto estime qu'il est pertinent de l'observer, tout en tenant compte de l'approche unifiée de la décision et de son application en Chine, contrastant avec les difficultés de consensus en Europe. Elle reconnaît les progrès chinois en matière d'urbanisme durable et d'industries vertes. Néanmoins, l'Europe possède ses propres atouts, tels qu'une économie innovante, des compétences solides et une régulation avant-gardiste en matière de durabilité. Elle insiste sur la nécessité de renforcer la collaboration public-privé. Bertrand Badré qualifie la Chine de paradoxe, à la fois le principal contributeur au problème et à la solution. Il souligne que la Chine aspire à devenir la première puissance durable d'ici 2050, non seulement en produisant les équipements de transition à faible coût, mais aussi en imposant ses propres normes. Alors que les États-Unis se désengagent et que l'Europe hésite, la Chine avance. Sur le plan normatif, la Chine est pionnière et pourrait imposer ses standards à l'échelle mondiale dans les prochaines décennies, d'autant plus qu'elle est le principal partenaire commercial de nombreux pays.
Les entreprises sont-elles le moteur principal du changement ? Claire Martinetto répond par l'affirmative, soulignant que les entreprises exemplaires sont au cœur de ces enjeux. Elles doivent modifier leurs chaînes de valeur, leurs offres et leurs modes de distribution. Cependant, elle insiste sur le fait que l'action ne peut se limiter à l'échelle nationale ni aux seules entreprises ; il est crucial de les intégrer dans un écosystème incluant les investisseurs, les pouvoirs publics et les collectivités. Ecofi considère ces critères avant d'investir, car une entreprise isolée aura du mal à être résiliente à long terme. Elle déplore une vision souvent à court terme, contrastant avec la vision à long terme de la Chine. Bertrand Badré ajoute que le marché est essentiel. Si les entreprises ne sont pas soutenues par les consommateurs et les investisseurs, elles ne peuvent réussir. Il observe un phénomène de “greenhushing”, où les entreprises cessent de communiquer sur leurs pratiques durables, ce qui freine le progrès collectif. Il appelle à un discours de cohésion sur ces questions.
Bertrand Badré, ayant beaucoup travaillé sur l'eau, souligne son importance vitale et le fait qu'elle génère des conflits. Il observe une alternance entre coopération et recherche d'appropriation des ressources, comme en témoignent les conflits d'usage en France et les ambitions de Donald Trump concernant le Groenland. Il constate une tendance globale à l'individualisme et insiste sur la nécessité de retrouver la coopération.
Pour conclure sur une note optimiste, Bertrand Badré évoque le succès de Blue Like an Orange, qui a prouvé qu'il est possible de concilier performance financière et impact social. Il cite l'exemple de cliniques au Kenya, financées par Blue Like an Orange, qui offrent des consultations à faible coût et accueillent un grand nombre de patients, créant une ambiance positive et éloignée de la tristesse des hôpitaux traditionnels. Claire Martinetto, quant à elle, met en avant l'ancrage d'Ecofi dans l'économie sociale et solidaire (ESS). Elle mentionne la marque de chocolat Ethiquable, qui a connu une croissance significative grâce à des investissements ciblés, passant de 30 à 150 salariés et générant un chiffre d'affaires de 75 millions d'euros. Elle cite également Tom&Josette, des micro-crèches installées dans des EHPAD, un exemple d'initiative locale et vertueuse, même si son impact reste circonscrit. Ces exemples, bien que locaux, méritent d'être valorisés et inspirer d'autres acteurs.
