L'incapacité chronique de la France à équilibrer ses finances publiques, manifestée notamment par les débats houleux à l'Assemblée nationale, exerce une influence notable sur les stratégies d'investissement des ménages. Une étude récente de José Bardaji, économiste chez BPCE, révèle comment cette instabilité budgétaire modifie les comportements d'épargne et les choix de placements des Français.
Les Tendances Actuelles des Placements des Ménages Français
Le patrimoine financier des ménages français s'établissait à 6 926 milliards d'euros fin 2024, représentant environ 3,7 années de revenu. Ce patrimoine est majoritairement réparti entre dépôts bancaires, titres et contrats d'assurance vie. L'évolution de ce patrimoine est alimentée par trois piliers : l'épargne financière (revenu non consommé), l'endettement (qui a légèrement diminué récemment) et la valorisation des actifs (obligations et actions).
Depuis le début de l'année 2025, deux phénomènes majeurs caractérisent le comportement financier des Français. Premièrement, l'épargne financière des ménages a connu une hausse significative, atteignant près de 10% au premier semestre 2025, un niveau historique en dehors de la période COVID-19. Cette augmentation est attribuée aux préoccupations des Français concernant l'inflation et le chômage, même si les chiffres réels restent modérés (inflation à 1% en octobre, chômage contenu). La collecte cumulée de janvier à août 2025 (hors titres et intérêts) a atteint 44 milliards d'euros, contre 32 milliards sur la même période en 2024, bien que toujours en deçà des niveaux pré-COVID (64 milliards en moyenne sur 2018-2019).
Deuxièmement, la hiérarchie des placements financiers s'est transformée au cours des trois dernières années. Initialement, la lutte des banques centrales contre l'inflation a favorisé les livrets réglementés et les comptes à terme grâce à l'inversion de la courbe des taux. Cependant, la normalisation de la politique monétaire a restauré une courbe des taux positive, rendant à nouveau attractifs des placements comme l'assurance vie, qui domine la collecte avec 35 milliards d'euros sur les huit premiers mois de l'année. Les dépôts à vue (+17 milliards d'euros) et les livrets fiscalisés (+12 milliards d'euros) suivent. En revanche, les livrets réglementés (Livret A, LDDS, LEP) enregistrent une collecte bien plus faible (+5 milliards d'euros), les comptes à terme diminuent (-6 milliards d'euros) et l'épargne logement continue de reculer (-18 milliards d'euros). Ces réorientations sont directement liées aux baisses des taux réglementés (par exemple, le Livret A passant de 3% à 2,4%).
Une enquête BPCE/Audirep menée en septembre confirme ces tendances : 7 détenteurs de Livret A sur 10 prévoient de réduire leurs versements ou d'effectuer des retraits suite à la baisse du taux. L'assurance vie, quant à elle, jouit d'une popularité croissante, perçue comme fiable, sécurisée et offrant un intérêt à long terme. Pour la fin de l'année 2025, les prévisions tablent sur une augmentation des placements financiers de 46 milliards d'euros, avec une forte préférence pour l'assurance vie (50 milliards d'euros), les dépôts à vue (17 milliards d'euros) et les livrets fiscalisés (14 milliards d'euros).
Incertitude Budgétaire et Aversion au Risque
Les Français affichent une forte aversion au risque, 94% d'entre eux refusant tout risque ou n'en acceptant qu'une part minime. La liquidité est privilégiée par 61% des épargnants. Les récentes tendances de placement montrent également une grande sensibilité aux rendements offerts.
L'incertitude politique et budgétaire croissante, particulièrement depuis le début de l'année et accentuée avec l'âge (plus de 9 Français sur 10 de 65 ans et plus sont concernés), a deux effets majeurs sur les placements financiers :
Premièrement, elle engendre une augmentation de l'épargne. Une modélisation économétrique suggère que la dérive du déficit public depuis deux ans a contribué à une hausse de 1,2 point du taux d'épargne. Les Français, anticipant une future augmentation des impôts, épargnent davantage pour y faire face. Cet effet ricardien pourrait être encore plus prononcé en raison de l'ampleur du déficit. De plus, les mesures envisagées pour redresser les finances publiques, notamment celles impactant les seniors (désindexation des retraites, suppression d'abattements), renforcent les inquiétudes, particulièrement chez cette tranche d'âge qui contribue activement à la hausse du taux d'épargne.
Deuxièmement, cette situation conduit à une épargne moins risquée. Les encours du PEA, par exemple, sont restés quasiment inchangés par rapport à 2006, malgré une progression du SBF250 de 45% sur la même période, témoignant d'un désintérêt pour les placements risqués après chaque crise boursière. De même, la réorientation de l'assurance vie vers un mix fonds euros – unités de compte plus équilibré a ralenti. Les Français préfèrent majoritairement (65%) les fonds euros pour l'assurance vie, alors que la répartition réelle n'était que de 59% sur les six premiers mois de l'année.
Malgré une croissance inattendue du PIB de +0,5% au troisième trimestre, la consommation des ménages reste atone, ce qui complique l'équilibre budgétaire et réduit les recettes de TVA. La restauration de la trajectoire budgétaire est donc essentielle non seulement pour des raisons de nécessité, mais aussi pour regagner la confiance des Français et stimuler la croissance économique tant attendue.
Une urgence à restaurer la confiance
L'analyse met en lumière une corrélation directe entre la gestion budgétaire de l'État et les comportements d'épargne des Français. Une situation budgétaire instable génère de l'incertitude, poussant les ménages à thésauriser davantage et à privilégier des placements moins risqués. Cela indique une perte de confiance dans la capacité de l'État à gérer ses finances, ce qui peut freiner la consommation et, par conséquent, la croissance économique. Il est impératif pour le gouvernement de prendre des mesures concrètes et transparentes pour maîtriser le déficit public afin de rassurer les citoyens et de relancer l'investissement dans des actifs plus dynamiques, favorisant ainsi une économie plus robuste et résiliente.
